Conversation en apesanteur

 

 

Conversation en apesanteur, NBE Editions, 2016

Avant-propos du livre

J’ai dessiné ce livre comme une conversation. Un parcours de mots et d’images autour de différentes œuvres réalisées depuis 2013. J’avais semé dans ma vie intérieure quelques graines. Mon imaginaire s’en est saisi. Elles ont germé et donné une forêt luxuriante, où mes créations ont fleuri sous un nouveau visage, fait d’un mélange de nature et d’abstraction. Cet avant-propos retrace la genèse de ce printemps.

J’ai commencé à sculpter en 2002 en m’installant dans le village d’Eygalières, au cœur des Alpilles, proche de la Provence où j’ai grandi. Après dix ans de graphisme ma démarche d’artiste s’est naturellement construite autour de la ligne, que je connaissais bien, et que la sculpture me permettait d’explorer dans l’espace. J’ai appris beaucoup, pendant plus de dix années, en me centrant sur les lignes d’acier. Immersion dans l’abstraction poétique qu’elles transformaient en formes archétypales. Je cherchais différentes façons d’exprimer mes émotions et ma quête d’harmonie intérieure. Je naviguai d’abord sur le fleuve des Lignes Imaginaires (2002-2009), puis traversai la mer des Cycles (2007-2013) et enfin l’océan de la Calligraphie, que l’Asie m’a permis de découvrir à travers des œuvres perçues là-bas comme des « écritures dans l’espace » (2008-2012).

En 2012, sous l’impulsion de la galeriste Alice Pauli, mon travail a pris un nouvel élan qui me poussait à évoluer et à élargir ma démarche. La place de la nature dans mon travail s’est accrue en 2013. Les lectures et enseignements autour d’une spiritualité laïque qui me guidaient depuis plus de quinze ans ont pris un nouveau sens lorsque je me suis mis à pratiquer la méditation assidûment. J’ai alors ressenti le besoin d’enrichir mes lignes d’acier par d’autres matériaux laissant plus de place à la spontanéité organique de la vie. Je me suis pris de passion pour le verre et le cristal. Et j’ai accordé une part plus importante à la photo, comme témoin d’un regard intérieur sur la nature.

De nouvelles créations ont mûri en 2014. Des raisons familiales m’ont conduit à retourner vivre en ville.  Partiellement. Je partage désormais ma vie entre l’intensité urbaine de Barcelone et le silence lumineux d’Eygalières, où j’ai gardé mon atelier. Je chemine entre les lignes abstraites des rythmes urbains et la force pleine d’humilité d’une terre minérale où la roche dessine le paysage. Depuis ce changement, nature et abstraction vivent en moi, comme les deux côtés d’un même miroir. Unies comme l’intérieur s’unit à l’extérieur. Comme l’inconscient féconde le conscient. Symboles de la relation entre l’homme qui pense et l’ordre naturel qui porte la vie. L’alternance entre Barcelone et Eygalières me permet de mesurer à quel point ces univers se nourrissent mutuellement. Leur relation constitue le terreau qui alimente mes créations. Les œuvres que j’ai créées depuis me sont souvent apparues spontanément, soit lorsque je trouvais des matériaux inspirants dans la nature, soit en imaginant des sculptures pour des lieux spécifiques, soit en méditant.

Quatre thématiques ont habité mes créations depuis 2013 : les recherches autour de la notion de dimensions plurielles, les démarches de co-créations entre mes formes abstraites et les éléments de la nature, l’éloge de l’impermanence, et les œuvres fondées sur la contemplation.

La notion de dimensions plurielles est présente dans mon travail depuis 2008. A travers les recherches sur les miroirs d’eau qui accompagnent certaines sculptures, et par les photos de la série des Symétries. Les jeux de reflets entre ces sculptures et leur projection dans l’eau m’ont permis d’illustrer ce qui m’a toujours semblé une évidence : le visible trouve sa source dans des dimensions profondes, que nous considérons comme inconscientes. Voire non existantes car non visibles. Je voulais peindre la discrète présence de ces dimensions dans notre quotidien. Conter combien la conscience de ce monde créateur modifie notre compréhension du monde créé et notre appréhension de la nature en particulier.

Puis j’ai décliné le lien entre la pensée abstraite et la nature autour de l’idée de co-créations. Plus je prenais conscience de la richesse des dimensions qui m’entouraient, plus je ressentais le besoin de mettre en correspondances, au sens du poème de Baudelaire, les créations de l’homme et celles de la nature. Je commençais à accumuler dans mon atelier des « trésors » glanés dans mes ballades dans les Alpilles, en montagne ou en forêt. Je revenais émerveillé comme un enfant de ces moments hors du temps. Avec des mousses, des pierres, des branches et autres feuilles qui me semblaient porteuses d’un souffle qui me touchait profondément. Il m’a fallu longtemps avant d’oser les travailler. Toute la délicatesse était d’arriver à souligner cette force de la nature sans l’altérer par des modifications ou des rajouts qui pouvaient la « dénaturer ». Les co-créations sont une démarche d’humilité. Elles posent le postulat que l’artiste n’est pas le seul créateur de son œuvre. Qu’il dépasse son ego. Elles visent à respecter un objet qui est un ambassadeur de la force de la nature et trouver le ton juste pour le faire dialoguer avec une création de la pensée. Trouver la juste correspondance d’une branche et d’un tube d’acier est un exercice de retenue où le « Less is more » de Mies van der Rohe rejoint les préceptes Zen.

En parcourant la nature et en voyageant je mesurais combien le changement et la transformation étaient omniprésents autour de moi. J’avais déjà abordé l’impermanence dans mes sculptures sur les Cycles. Elles étaient catharsis et m’aidaient à accepter les rebondissements de ma vie. Mes matières elles-mêmes donnaient corps à l’idée de transformation. J’ai toujours travaillé avec des matériaux issus du recyclage ou pouvant être recyclés. Mes chutes d’aciers sont collectées, transformées et renaissent sous une forme nouvelle. Samsara industriel. Mes branches de bronze offrent une nouvelle vie aux branches que je ramasse au sol en forêt. Décliner la relation homme – nature en suggérant l’impermanence et le changement fait partie de mon chemin d’artiste. C’est une idée centrale des Graines du Temps, réalisées en 2014 au Grand-Duché de Luxembourg. Cette sculpture prenait place dans un environnement urbain en pleine mutation, un nouvel « éco-quartier » où la nature me paraissait bien loin des travaux de développement que je voyais. Au milieu de ces grues et quartiers d’affaires j’ai voulu semer une trace poétique rappelant la nature. Comme une mémoire. Un rappel du caractère fleurissant de la vie.

Au fil des années mon regard a changé. Il m’a fallu près de cinquante ans pour apprendre à voir. Voir dedans. Voir au fond. Contempler. En observant les manifestations de la nature sous leurs relations à l’abstraction j’affinais mon attention. Je m’ouvrais à la contemplation. Je m’initiais aux murmures du silence. Bien sûr la pratique de la méditation a donné plus de profondeur à cette démarche. Toutes les lignes et autres abstractions de la nature évoquent l’ordre naturel implicite qui structure la vie. L’abstraction me rappelle que la forme est un attribut façonné par le mental. Qui n’a jamais joué à reconnaître telle ou telle forme dans les nuages qui passent ? Nos perceptions sont façonnées par nos pensées et notre système de croyances, qui se fondent sur notre histoire et notre culture. La contemplation, dans sa dimension méditative et active, permet de dépasser la distance que nous créons en tant qu’observateur. Elle nous unit par l’esprit à la nature. Lorsque j’ai travaillé sur des œuvres autour de l’idée de contemplation je cherchais à faire sortir le public du statut de spectateur. L’impliquer en lui offrant la possibilité d’expérimenter une sensation. Ressentir l’œuvre. Nous relier intérieurement à elle. Percevoir l’émotion et la paix qu’elle rayonne. Ouvrir la porte vers notre imaginaire.

C’est ainsi que la relation entre la nature et l’abstraction est devenue pour moi un chemin d’humilité qui tire sa force de notre fragilité dans un monde en mouvement. La danse de l’impermanence m’invite à chercher comment enrichir notre relation à la nature. A notre propre nature. Loin de l’hégémonie du mental et de son cortège de désirs et de peurs. Ma démarche d’artiste est devenue une sorte de quête poétique et utopique vers plus de dialogue entre l’homme contemporain et ses racines. Créer de nouveaux liens intérieurs. Dans l‘écoute des dimensions et du souffle qui nous accompagnent discrètement. En embrassant l’imaginaire et le ressenti. J’aimerais contribuer à une forme d’art qui nous fasse goûter aux dimensions de la nature et de notre être auxquelles nous n’attribuons plus d’attention. Cueillir les fragrances des murmures du silence. Respirer l’abondance des heures brèves.

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