Cycles


Je suis né dans l’impermanence. Elle était inscrite depuis plusieurs générations dans l’histoire de ma famille. Elle est venue me réveiller à maintes reprises. Je l’ai sculptée en catharsis dans la série des Cycles. Armé du poids de l’acier. Traçant des lignes tendues de métal. Courbes, cercles ou volutes unissaient les hauts et les bas de ma vie.

Le changement était une réalité que j’observais malgré moi. Je voulais le maîtriser. J’œuvrais pour qu’il prenne la forme de ma volonté. Courbes, lignes et autres contraintes choisies. Pour mieux m’en défendre. Illusion. Puis il y a quelques années la vie m’a fait un précieux cadeau. Elle a ouvert mes sens à une autre réalité. Mes perceptions me permettaient d’accéder à une musique subtile, que je prenais soin d’écouter en terres laïques, loin de tout mysticisme. Je me suis aventuré de l’autre côté du miroir et cela a profondément modifié mes valeurs. Mes croyances ont été remplacées par une nouvelle expérience du monde. Observations nourries par la pratique de la méditation. Depuis les aléas de la vie ont pris un nouveau visage. Je ne cherche plus à les contraindre. J’accueille le changement comme un maître qui m’enseigne. Il fait désormais partie d’une transformation qui m’accompagne en m’ouvrant de nouveaux possibles.

Ce recul m’a permis de comprendre que l’impermanence ne peut mener qu’à sa propre mort. Tout comme le « permanent » elle repose sur une mesure comparative dans le temps. Elle est fille du temps, qui est lui-même produit de la pensée. « Brain lives in time » affirme Krishnamurti. C’est notre mental qui crée la séquence passé, présent, futur. Ce qui existe est dans l’instant. Comme nous l'explique Dogen dans son texte Uji lorsqu’il écrit « si vous croyez que le temps ne fait que passer, c’est que vous n’avez pas encore compris que le temps ne vient jamais, ne s’en va jamais ». Le changement répété, en érodant nos habitudes confortables, nos certitudes et nos projections d’un futur maîtrisé, nous enjoint par l’usure à ne vivre que dans le moment présent. Il nous éloigne du temps psychologique dans lequel la pensée se complaît. Nous conduisant ainsi au détachement. Au lâcher prise. A accueillir ce que nous vivons dans l’instant, sans se référer à ce qui n’est plus, ni à ce qui n’est pas encore. Le détachement nous sort des griffes du temps. « psychological time can come to an end » (Krishnamurti). L’impermanence n’a plus de réalité pour celui qu’elle a exhorté à ne vivre que dans le moment présent. C’est ainsi que finalement elle ne peut mener qu’à sa disparition : par la conscience de l’instant permanent, ou de « l’être-temps » de Dogen.

Ma représentation artistique de l’impermanence a cherché à exprimer cette perception d’une fragilité féconde. C’est ainsi que depuis quelques années j’ai quitté la série des cycles et adopté la dimension organique du métal. J’ai alors épousé la force douce du cristal. Et me suis plongé dans la poésie éphémère des reflets que révèle l’eau.