
La morue et le melon
6h45. Gonzague sursaute en plein rêve. Il vient d’avoir une idée qui va changer sa vie. Mais il doit faire vite : sa mère va se lever d’un instant à l’autre. Il repense avec horreur à son supplice quotidien “Prends, c’est pour ton bien”. Non, c’est juré, pour rien au monde il n’en reprendra. Il se glisse à pas feutrés dans la cuisine. Où se cache l’objet du crime ? Le réveil sonne de l’autre côté du mur. Adrénaline. Dans le frigo ? Non. La douche coule. Le placard ? Oui ! Il prend la bouteille avec un frisson de dégoût. La douche s’arrête. Stress. Il ouvre discrètement la fenêtre et jette de toutes ses petites forces cette maudite bouteille. Le couloir s’allume. Il s’échappe entre deux portes, se faufile jusqu’au lit. Son coeur tambourine à tout casser. Faire semblant de dormir. Dans sa tête, il imagine les deux litres d’huile de foie de morue s’écraser sept étages plus bas. Soulagement.
6h50. Je suis en retard. Il fallait enregistrer avant 7h00. Mais il aurait
fallu deux grues pour me sortir du lit. Juste le temps d’enfiler une
cravate et de sauter dans une chemise. J’accélère. L’aéroport
est encore si loin. J’ai déjà raté deux fois ce
rendez-vous. Impossible de ne pas y être. Je fends l’air, le casque
en pointe, en équilibre sur mes deux roues. Qu’y avait-il dans
ce punch hier soir ? Virage. ça tangue. Feu orange. Vu l’heure,
ça devrait passer. J’ouvre les gaz. Aie, camion ! Déhanché
urgent. Hallucinant : je vois un objet tombant non identifié s’écraser
sur le pare-brise du camion qui fait une embardée sauvage. Dérapage
aléatoire. Tout est gras au sol. Maculée confusion. Je glisse.
Fatigué par tant de mouvements, le camion tire sa révérence
et part se coucher. Sa roulante cargaison s’éparpille en une
pluie de ballons affolés. Non, de melons. Déconfiture générale.
Confiture amère saupoudrée sans ambages sur le bitume étonné.
Quelle poisse ! Je me relève. Le chauffeur s’extirpe tant bien
que mal de sa carcasse. Nous nous observons hagards de cette renversante rencontre.
ça sent fort le melon. Mais je perçois une autre odeur qui me
rappelle mon enfance. Non, je ne rêve pas, ça ne sent pas la
madeleine mais bien la morue. J’ai toujours détesté cette
odeur. Dans tous les cas, il faudra prendre un autre avion. C’est bien
ma chance...
23h00. Lourd bilan : j’ai été baptisé au melon
et assaisonné à la morue, avant de finir mordu à coups
de reproches. Un voyage annulé, un job perdu. Grande journée.
Grise mine. Je me lave l’esprit au brandy. Tout s’apaise enfin.
Silence réparateur. Je m’assoupis et glisse lisse au fond du
canapé. Ma vie est une course sans faim. Après quoi est-ce que
je cours ainsi ? Un statut ? Des biens ? A quelques centimètres près,
je serais devenu coulis de morue. Mais avec quel bagage aurais-je quitté
cette vie ? Je me conduis comme si on pouvait faire des virements bancaires
vers l’au-delà. J’ai les certitudes qui perdent de l’altitude.
Je vois ma vie comme une partie de jeu électronique: je sens que j’ai
fais le tour d’un niveau mais je ne sais pas comment atteindre le suivant.
Silence.
- Dring... la sonnerie interrompt ma rêverie.
- re-Dring... qui peut bien m’appeler à cette heure ? Je décroche.
- Allô, c’est Rose
- Qui ça ?
- Rose...
©
2005 - Textes et photos Stéphane Guiran.
Citation Yung © 1991 Gallimard
C.G. Jung | Ma Vie
![]() |
Autres extraits :
Dis
pourquoi tu fais des frites ?
Prologue
Lames
Soeurs :
Retour
à la présentation
Les
sculptures et les expos
Le livre
Commander le livre